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En souvenir des femmes congolaises qui se sont battues pour l'indépendance | RD Congo

Quelques jours avant la proclamation de l'indépendance de la République démocratique du Congo, une femme s'est rendue sur le tarmac de l'aéroport congolais à pas rapides et assurés. Son nom était Andrée Blouin, un activiste anti-colonial connu qui était expulsé par le gouvernement belge. Tous les yeux étaient rivés sur elle alors qu'elle se dirigeait vers l'avion à destination de Rome. Mais parmi ceux qui regardaient, peu savaient qu'elle avait caché, dans sa coiffure chignon glamour, un document politique accablant qui portait la signature des dirigeants nationalistes du Congo.

Elle prévoyait de profiter de son expulsion pour convoquer une conférence de presse internationale au cours de laquelle elle révélerait des preuves de l'ingérence de la Belgique dans la transition vers l'indépendance. Alors qu'elle montait à bord, un fonctionnaire colonial lui a barré la route et lui a demandé: «Madame Blouin, vous attendez-vous à rentrer au Congo?

Elle a répondu avec autant de sarcasme qu'elle a pu rassembler: "Vous attendez-vous à quitter le Congo?"

Aujourd'hui, 60 ans après les événements tumultueux qui ont conduit à l'indépendance congolaise, Andrée Blouin et les femmes qui se sont battues pour la libération de l'Afrique sont presque oublié. Mais en son temps, Blouin a lutté contre trois puissances coloniales en tant que conseiller du Patrice Lumumba du Congo, du Kwame Nkrumah du Ghana et du Ahmed Sekou Touré de la Guinée.

À l'heure actuelle, alors que des militantes noires dirigent des mouvements contre la violence d'État aux États-Unis, en France, au Brésil et ailleurs, les récits des combattantes africaines de la liberté féminine peuvent faire la lumière sur les rôles historiques que les femmes ont joués dans la lutte pour la justice, et offrir des leçons pour le présent. En particulier, l'activisme de Blouin a montré que la libération des femmes ne pouvait pas être séparée de la décolonisation.

La femme derrière Lumumba

Qui était Andrée Blouin? Certains ont dit qu'elle était une espionne pour les Russes ou les Américains. D'autres ont affirmé qu'elle était l'amante du Premier ministre congolais. Le 15 octobre 1960, le Afro-Américain de Baltimore a publié un titre la décrivant comme "La femme derrière Lumumba". Ce qui est certain, c'est que Blouin était un panafricaniste autoproclamé qui a apporté d'importantes contributions au projet anti-impérialiste de libération des personnes d'origine africaine. Un journaliste lui a demandé une fois si elle était communiste. Elle a répondu: "Que les petits imbéciles m'appellent comme ils veulent. Je suis un nationaliste africain."

Blouin est née en République centrafricaine en 1921 et a grandi séparée de sa famille dans un orphelinat pour enfants "métis" à Brazzaville. La Belgique s'est depuis excusée de cette atrocité coloniale. La France ne l'a pas fait.

Des années plus tard, alors que son fils de deux ans, René, était atteint de paludisme, l'administration coloniale française a refusé d'accorder à Blouin l'accès à la quinine, un médicament salvateur, réservé aux Européens. Elle a dû regarder son fils mourir. Tout au long de sa vie, ses mouvements de va-et-vient entre les colonies françaises et belges lui ont donné une connaissance de première main des cruautés particulières de chaque puissance impériale.

Blouin est arrivée à l'activisme politique au Congo belge avec une vision tirée de sa connaissance intime de la violence coloniale sous la domination française. Elle a dirigé un effort de masse de masse pour mobiliser les femmes congolaises à participer au mouvement indépendantiste. Elle a déclaré qu '"on ne pouvait pas séparer le problème des ressources du continent africain du problème de la femme africaine".

Blouin a critiqué l'éducation coloniale, qui limitait les femmes et les filles à des formations telles que l'entretien ménager et la couture et a plaidé pour une vision plus globale de l'éducation à mettre en œuvre dans la nouvelle nation indépendante. En 1960, elle était devenue l'un des trois membres du cercle restreint de Lumumba, travaillant si étroitement avec le Premier ministre congolais que la presse les surnommait "équipe Lumum-Blouin".

Sur le plan international, Blouin a critiqué la Belgique pour avoir saboté la décolonisation congolaise. Lorsqu'elle a convoqué la conférence de presse à Rome au cours de laquelle elle a souligné ce fait, elle a fait face à une tentative d'assassinat qui l'a forcée à fuir en Guinée. C'est sur la suggestion de Blouin que Lumumba a demandé l'aide des États-Unis pour faire pression sur la Belgique afin qu'elle retire ses troupes du sol congolais. Dans son autobiographie, elle révèle que son motif était de forcer la main de Washington à révéler que son alliance était avec la puissance impériale belge. Elle n'a jamais cru que les États-Unis étaient un véritable allié.

Avec l'assassinat de Lumumba et de plusieurs de ses proches conseillers, Blouin a été condamné à mort. Elle s'est de nouveau enfuie, cette fois à Paris où elle a vécu en exil jusqu'à sa mort en 1986. Les autres femmes de sa famille n'ont pas eu autant de chance. Sa fille, Eve Blouin, se souvient que les militaires l'ont détenue ainsi que sa grand-mère maternelle. Comme sa mère devant elle qui regardait impuissante son fils mourir du paludisme, Eve a vu les soldats battre sa grand-mère à mort.

L'histoire de Blouin est unique. Mais elle n'était également qu'une des nombreuses femmes négligées qui étaient actives dans la décolonisation. Elle a travaillé avec le Mouvement Féminin pour la Solidarité Africaine, fondé le 8 avril 1960. 6.000 Congolaises ont assisté à sa première réunion. À la fin du mois de mai, leur nombre était passé à 45 000 membres enregistrés. Alors que leur influence politique augmentait, l'administration coloniale a interdit leurs réunions. Les politiciens congolais, à leur tour, ont tenté de capitaliser sur le mouvement pour accroître leur propre popularité. L'organisation est restée concentrée sur l'émancipation des femmes. Ils ont décrit une vision de la santé, de l'alphabétisation et de la reconnaissance des femmes en tant que citoyennes de la nation postcoloniale émergente. Ils ont également créé des sections dans toutes les provinces et habilité les femmes locales à assumer des rôles de direction dans le mouvement.

Leçons apprises

À certains égards, Blouin était en effet la femme derrière Lumumba, car son héritage continue d'être éclipsé par celui des "grands hommes" de l'indépendance congolaise.

Elle est insaisissable, non pas parce qu'elle était la manipulatrice ténébreuse de la direction de Lumumba, mais plutôt parce que, comme beaucoup de femmes qui ont vécu et sont mortes pour la libération de l'Afrique, elle reste en marge de l'histoire. De même, le travail du Mouvement féminin pour la solidarité africaine reste relativement inconnu dans les récits historiques sur la longue et douloureuse marche vers l'indépendance congolaise.

Aujourd'hui, 60 ans plus tard, alors que les manifestations mondiales contre le meurtre de George Floyd ont conduit à l'arrestation rapide de ses assassins alors que ceux de Breonna Taylor restent libres, la lutte pour la décolonisation des femmes de la République démocratique du Congo est un rappel clair de la nécessité de reconnaître les femmes victimes de violence de l'État et de se souvenir de leurs contributions à la libération.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d'Al Jazeera.

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